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On en était où déjà?

Ah oui.

"Comment les linguistes étudient-ils les langues sans sources écrites?"

Ben on bosse sur l'oral.

Voilà 😂

Et si je me remballe mon humour pourri, et que je développe...

En gros, "bosser sur l'oral", ça implique potentiellement deux choses:
- Des corpus oraux (enregistrés, transcrits, traduits)
et/ou
- Du travail de terrain.
Idéalement les deux. Mais tout dépend un peu de ce qu'on veut étudier, et surtout de la langue sur laquelle on travaille. A la limite, le corpus oral peut être récolté par qqun d'autre que le ou linguiste qui va l'exploiter, qui ne mettra pas les pieds sur le terrain. (2/X)

(Quand je dis "terrain" ça peut être un endroit très lointain ou pas tant que ça. Je parle essentiellement de mon expérience en Océanie, mais mutatis mutandis, l'essentiel reste valable sur des terrains plus proches)

Bref, on n'a pas toujours le choix, mais l'idéal, si on veut bosser sur une langue est de passer du temps dans la communauté qui la parle, pour au moins deux raisons. (3/X)

La première est toute bête: acquérir une bonne connaissance de la langue est nécessaire à un travail de fond sur une langue. Et la meilleure façon d'apprendre une langue, c'est de passer du temps avec les gens qui la parlent, sur des périodes prolongées et/ou fréquentes.

Dans mon cas, je bosse de toute façon sur des langues non décrites (= il n'existe pas de manuels/ grammaires/dictionnaires de ces langues). Il n'y a rien d'autre à faire que d'y aller pour l'apprendre sur place.

(4/X)

Ça aussi, ça a l'air d'aller de soi et je ne devrais peut-être même pas le préciser, mais j'ai déjà eu des conversations compliquées avec des gens qui ne parvenaient pas à concevoir qu'on puisse apprendre une langue autrement qu'avec des cours et un manuel.

Du coup ça va peut-être mieux en le disant: on peut faire autrement, mais l'immersion, c'est la façon la plus ancienne, la plus fréquente, la plus "naturelle" (pour autant que ça veuille dire quelque chose) d'apprendre une langue. (5/X)

La deuxième bonne raison de faire du terrain et de constituer soi-même son corpus, c'est qu'un corpus enregistré a forcément des lacunes. Des choses qui n'apparaîtront pas dans le genre de textes qu'on a enregistrés. Qu'on n'entend pas bien sur l'enregistrement. Une forme qui manque dans une série de pronoms. Les gestes qui vont avec telle ou telle intonation. Tel type de lexique que les gens n'utiliseront pas devant un micro parce qu'ils se surveillent, etc... (6/X)

Autre problème: un corpus oral, ça prend énormément de temps à traiter. Si on veut pouvoir le transcrire entièrement, il faut s'en tenir à quelques heures. Même quelques dizaines d'heures, c'est souvent peu réaliste. Or le nombre d'informations utiles et intéressantes ne progresse pas régulièrement avec le nombre d'heures enregistrées.
Quand on transcrit les premières minutes du corpus, on a des infos utiles tous les deux mots. (7/X)

Et puis ça diminue progressivement, et au bout de quelques heures, en général, on arrive à un genre de plateau. Un nouveau textes ne vous "donne" qu'un peu de lexique nouveau. Et il va peut-être falloir plusieurs dizaines d'heures pour qu'un nouvel élément apparaisse (Donc énormément de boulot de transcription, pour peu de densité d'information utile.)

TOUT enregistrer serait 1. intrusif, 2. non éthique, et 3. peu productif. (8/X)

La solution à tout ça, c'est le terrain. Le temps long. L'observation (et l'apprentissage) de l'ensemble des interactions sociales. La possibilité de poser des questions. De faire répéter les gens. D'être corrigé·e quand on fait soi-même des erreurs. De vérifier ses notes. De faire aussi ce qu'on appelle de l'élicitation: une forme de travail avec les informateur·ice·s par lequel on leur fait produire les informations manquantes. (9/X)

Du coup, sur le terrain, le travail se décompose en plein "d'activités" différentes.
- La collecte d'enregistrements
- La transcription des enregistrements (avec des informateur·rice·s, en tout cas au début, lorsqu'on ne s'est pas encore "fait" l'oreille)
- la traduction des enregistrements (là encore avec des informateur·rice·s)
- des séances d'élicitations avec ou sans questionnaire pré-établi.
- Éventuellement des petits protocoles expérimentaux même. (10/X)

- des ateliers de groupe pour collecter du lexique, ou pour réfléchir aux questions d'orthographe, par exemple..
- etc.

Mais surtout: on se balade EN PERMANENCE avec un carnet et un crayon. Et on note beaucoup de choses, on pose beaucoup de questions, on vérifie beaucoup d'hypothèses au fur et à mesure qu'on se les formule.

Le terrain, ça consiste à vivre avec les gens, sans pour autant débrancher ses oreilles et son cerveau de linguiste (11/X)

C'est la raison d'ailleurs pour laquelle le carnet de terrain est un outil très personnel et très intime. J'ai eu il y a quelques temps l'occasion de bosser sur les notes de terrain d'une collègue décédée et je me suis sentie très intrusive.

Le carnet de terrain est un morceau de vie avec des gens. Le boulot s'entrelace avec la vie perso, jusque dans les notes qu'on prend. C'est jamais uniquement de la matière "sèche". (12/X)

(Parenthèse pour les collègues linguistes ou d'autres SHS: si quelqu'un a envie qu'on organise un jour un truc interdisciplinaire sur la question du carnet/cahier de terrain, c'est un truc qui me travaille depuis un moment. J'en parle pas mal dans un de mes séminaires de master, mais ça me suffit pas 😅 )

Pour ce qui est du corpus:
1. On essaye d'avoir des locuteurs les plus variés possible (genre, âge, contexte social, etc..). Mais ce n'est pas toujours simple. Personnellement j'ai jusque là eu pas mal de difficultés à enregistrer des jeunes hommes (mais c'est sans doute lié au fait que j'étais moi-même une femme (assez) jeune. Il faudra voir si ça s'améliorera en prenant de l'âge
😋 .
Les femmes font aussi parfois preuve d'insécurité linguistique jusqu'à un certain âge. (13/X)

Mais là, encore, comme on vit quand même avec les gens, on peut toujours prendre des notes s'il y a des lacunes.

Précision: on n'enregistre pas les gens sans leur autorisation. Même si on la leur demande ensuite.

2. On essaye d'enregistrer des types de textes les plus divers possibles: récits traditionnels, récits de vie/autobiographie, récits quotidiens, chansons traditionnelles ou non, description d'image, textes procéduraux (comment construire une maison, préparer une recette), (14/X)

conversations à bâtons rompues (plutôt des dialogues, quand il y a plus de deux personnes ça devient vite inaudible), règles de jeux ou sports, généalogies, liste de mots (pour avoir des choses précises en phonétique/phonologie), etc..

On peut aussi faire des enregistrement vidéo, bien sûr. C'est encore mieux (du point de vue des données). Mais ça peut "bloquer" encore plus les gens que le micro, ça peut être à double tranchant. (15/X)

Je pense que ça va être tout pour aujourd'hui, n'hésitez pas à poser des questions si je n'ai pas été claire sur un point ou un autre!

Et merci de m'avoir lue (longuement) aujourd'hui ☺️ (16/16)

@AgnesHenri Alors là, un tout grand merci pour cette série de pouets! J’ai toujours trouvé votre domaine passionnant!

@AgnesHenri Merci pour ce partage, vous travaillez sur des langues en danger (de disparition) ?

@ebrulato Tout dépend ce qu'on appelle "en danger". Les langues sur lesquelles je travaille personnellement, pas à très court terme, non: les locuteurs parlent encore avec leurs enfants. Mais ce sont de petites langues, quelques centaines de locuteurs. Difficile de faire des pronostics sur le long terme...

@AgnesHenri n'étant pas linguiste... Mais d'un point de vue mathématiques moins de 10^3 c'est vachement mois que 10^8 ou 9
Peu importe les motivations ou raisons, mais au final j'ai été sensibilisés à ce problème des langues en danger. Du coup je trouve admirable que vous puissiez travailler sur ces sujets. Bonne soirée ! Ĝis !

@ebrulato Disons que la vitalité d'une langue ne se mesure pas seulement au nombre de locuteurs... mais c'est vrai que les petites langues sont fatalement plus "fragiles" dans l'absolu... bonne soirée 🙂

@AgnesHenri merci, j’attends les prochains poulets avec impatience ☺️

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@AgnesHenri Bonan vesperon, vous parlez ici d'orthographe pour des langues parlées uniquement... Comment faites vous ?

@ebrulato Bonsoir! Merci pour votre question...
oui, ce post faisait allusion à la possibilité de créer un alphabet pour la langue, ce qui est une demande des communautés, souvent, en tout cas au Vanuatu. Je ferai peut-être un fil à part entière sur ce sujet, il y a pas mal de choses à en dire !

@AgnesHenri du coup, ils vous demandent en quelque sorte, à pouvoir transcrire leur langue et donc leur culture. Un sacrément beau boulot :)

@AgnesHenri team : « je préfère tout faire moi-même pour m’imprégner du sujet » 🙋‍♀️

@Morganeandry Je pense qu'on est beaucoup à préférer ça. Mais il peut y avoir des cas de figure où ce n'est pas possible.. Je pense à des langues disparues, ou bien à des chercheurs en situation de handicap moteur, ou avec des enfants petits/une situation familiale ne permettant pas des séjours longs sur le terrain, etc.... J'ai pas mis les pieds sur le terrain depuis 2015, et ça fait looong.

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